Je devrais dormir

Je devrais dormir. Il est presque quatre heures. C’est le matin, tôt. Mais je ne veux pas dormir.

J’ai beaucoup pleuré ce soir. Quand je suis triste, je pleure. Mais quand je suis heureuse aussi. Et ce matin, je pleure avec un joli sourire.

J’ai regardé un film. Il était beau. Le nom des gens. C’est un beau titre, aussi.

J’ai lu. Ça, ça et ça. J’ai pleuré. Encore. Certains mots sont beaux, les personnes qui les assemblent plus encore.

Je suis allée face à mon miroir, je me suis regardée dans les yeux. Enlevé mes lunettes. Remis mes lunettes. Et je me suis aperçue que j’avais grandi. On ne se regarde pas assez dans les yeux.

Je me suis vue, presque grande, presque raisonnable, flottant dans une chemise trop grande pour moi, de beaux yeux étonnés et un peu rouges.

J’ai boutonné la chemise, jusqu’en haut. Me suis tournée, retournée, ne me lâchant pas du regard. J’ai remonté mes cheveux, pour faire comme si. Noué le bas de ma chemise. Dénoué.

J’ai inspiré. Expiré. On ne sent pas assez que l’on respire.

Je devrais dormir. Mais je ne veux pas. Je veux encore être heureuse, et pleurer.

Réveil

J’ai envie de pleurer.
J’ai envie de crier, des larmes de rage bordent mes yeux.

J’ai l’impression de découvrir le monde.
Je ne suis née qu’aujourd’hui.

Cet après-midi, j’ai lu que la fédération de Russie allait envoyer son armée en Ukraine.
Ce soir, j’ai lu qu’un candidat à la présidentielle ukrainienne appelait à la mobilisation générale de l’armée.
Je ne sais pas où est passé mon espoir.

J’ai mal, mal dans mon corps et mon cœur.

Je voulais faire un billet pour parler, pour expulser la douleur de mon corps, celle qui me torture depuis ce midi. C’est peut-être à cause de ça que je pleure. A cause de cette crise qui arrive lors de mon premier jour de vacances, à cause de cette maladie qui me rappelle qu’elle ne me lâchera jamais vraiment. Ça rend les choses plus dur à supporter, la douleur. Surtout quand elle fait hurler, quand elle fait vomir.

Mais je me sens égoïste. Je me sens égoïste de vivre dans un pays en paix, d’avoir accès à une qualité de vie plus que correcte et  à une éducation gratuite, d’avoir l’assurance de pouvoir continuer mes études dans le supérieur, de ne pas devoir m’inquiéter de mes lendemains, de me lever le matin et de râler parce que c’est un peu tôt, de me réveiller le matin au bruit de la sonnerie de mon réveil et pas au bruit d’explosions, d’être conne et insouciante. Je viens de me réveiller. Je ne suis plus une enfant.

L’enfant que j’étais, la petite fille que je suis encore au fond de moi aimerait bien comprendre. Elle voudrait aller parler aux adultes en qui elle avait confiance, les faire s’asseoir et leur demander tout doucement, avec ses grands yeux un peu humide : « Pourquoi ? » Elle aimerait dire à chaque adulte en qui elle croyait : « Et tu as laissé faire ça, toi ? Et tu n’as rien dit ? Tu n’as pas réagi ? » Elle ne les accuserait pas vraiment, ce serait juste pour savoir, pour essayer de comprendre. « Et tu as vu des pays s’embraser, tu as vu des hommes se tuer, et tout ce que tu as fait c’était soupirer ou baisser les yeux devant ta télé ? Tu n’as même pas eu une petite boule au fond du ventre ? Ta gorge ne s’est pas serrée ? » Et elle leur prendrait la main. « Quand tu rentres du travail, que tu vas embrasser ceux que tu aimes, tu n’entends pas ces cris et ces explosions ? Tu n’entends pas le bruit de ces hommes qui se haïssent ? » Elle la serrerait un peu plus. « Tu arrives à oublier ce que tu as vu, ce que tu entends ? Tu réussis à mettre de côté tout ces morts, ils ne sont que des numéros comme ceux que tu alignes jour après jour ? »

Et peut-être que les enfants que ces adultes étaient iraient demander à leur parents pourquoi ils n’ont rien fait, pourquoi ils ont continué leur vie comme si le reste allait se régler, comme ça, avec une petite formule magique comme dans les contes. Et peut-être que tous les enfants du monde ont un jour demandé à leur adulte pourquoi, pourquoi il existait toutes ces horreurs. Et les adultes ont réussi à les faire taire.

Mais la petite voix qui trotte dans ma tête, je l’espère, ne sera jamais réduite au silence. Et, en ce moment, alors que je fais glisser mes doigts sur les touches de mon clavier, elle me crie :

« Ne reste pas là ! Ne t’arrête jamais !
Pleure, mais pense ! Souffre, mais invente ! Crie, mais agis !
Ouvre tes yeux, ouvre ton cœur, fais quelque chose, s’il te plaît.
Fais quelque chose, s’il te plaît… »