J’ai merdé

J’ai merdé. J’ai vraiment merdé. Il n’y a pas d’autre mot.

D’habitude, je rate les choses à moitié, je me rattrape au dernier moment. Depuis mon nuage en coton, je trouve toujours moyen de m’en sortir. De réussir les choses à moitié. D’être médiocre. Tu sais, c’est le genre de nuage en coton qui te retient prisonnière, qui te serre avec ses bras tout doux et t’attire pour que tu ne penses plus à rien. Et ça fonctionne. Tu restes bien enfermé dedans, à ne rien faire, ne rien ressentir. Même pas un vide.

Mercredi, mon groupe de TD est passé en exposé. Ça n’était pas tout à fait prévu, il y avait du retard dans les groupes, on aurait dû passer la semaine suivante. Si tout s’était bien passé. Mais pour une fois, ça a foiré.

Mardi soir, j’étais devant mon ordi, et je faisais ma partie du travail, sautant de site en site, grimaçant par moments parce que ça n’était pas un bon jour. Plus la soirée avançait, plus ma concentration diminuait, plus la douleur s’installait. Alors j’ai arrêté. J’ai arrêté et j’ai pris mes médicaments, je me suis endormie dans un sommeil un peu étrange, sans trop vraiment dormir, juste en me coupant du monde.
Le lendemain matin, je me suis réveillée et, sentant que ça n’allait vraiment pas, ai envoyé un message à mes deux partenaires. Je ne pourrais pas venir, j’étais désolée. Et j’ai replongé. Jusqu’à tard.
En me réveillant, j’avais deux messages : un qui me demandait ma partie par mail, l’autre pour me dire qu’ils étaient passés. Et qu’ils s’étaient faits détruire. Et mon ventre a fait un bon. Dans ma tête, il y avait juste un mot, en boucle : merde. Merde merde merde merde merde. Je n’avais pas envoyé ma partie par mail.

Complètement affolée, je me suis excusée comme j’ai pu auprès de mon premier tiers (je cherche comment parler des gens sans utiliser de prénom, c’est un peu compliqué), lui demandant si la prof était au courant qu’il manquait un tiers, que c’était de ma faute, que j’allais lui envoyer un mail, que j’étais complètement désolée… Il m’a répondu qu’il n’y avait pas de quoi, la prof savait que ni moi ni ma partie n’étions présentes, de toute façon notre plan ne tenait pas la route et nous étions hors-sujet. J’ai respiré un peu, ça allait mieux mais pas tout à fait.

Avec mon deuxième tiers, l’échange a été un peu différent.  Je lui ai envoyé un message pour m’excuser, pas de réponse. Le lendemain, elle m’a demandé pourquoi je ne leur avais pas envoyé ma partie. Qu’ils allaient sûrement avoir 6. Que c’était dur à rattraper. Et je m’en suis voulu encore plus.
Une semaine avant, j’ai parlé avec le responsable de la licence qui, au vu de mes (très) nombreuses absences, m’a passée en dispense d’assiduité : mon semestre se jouera uniquement sur les notes des partiels, les TD ne compteront plus, je ne devrais plus m’y rendre. Donc, pas de notes d’exposé pour moi. Mais, comme nous avions commencé, j’ai dit à mon groupe que je continuerai avec eux, pas question de les lâcher comme ça. Et j’ai merdé, complètement. Peut-être sans le vouloir, mais j’ai merdé.

Ce qui m’a le plus fait mal, c’est un message qu’elle m’a envoyé : « Ce n’est pas ce qu’aurait fait une amie ». Non, ce n’est pas ce qu’aurait fait une amie. Et en lisant ces mots, mon cœur s’est fendillé. Vous voyez la scène de la série Sherlock dans laquelle Watson lui demande d’être son témoin et Sherlock ne comprend pas qu’il s’adresse à lui, parce qu’il n’aurait jamais pensé être l’ami -encore moins le meilleur ami- de quelqu’un ? En un peu moins extrême, c’était pareil.
Je suis dans cette nouvelle ville depuis trois mois, certes, mais j’ai passé beaucoup de temps seule dans mon studio. Je sais que je peux compter sur mes voisins, ils sont adorables et prennent vraiment soin de moi, m’accueillent avec de grands sourires les (rares) fois où je viens aux soirées, me disant que ça fait plaisir de me voir. Je ne suis régulièrement allée à la fac que le premier mois, pensant naïvement que j’arriverais à tenir le rythme (avec un peu de recul, je ne sais pas comment j’ai pu le penser vu mon année de terminale).
Et là, le mot amie. Je n’aurais pas pensé qu’elle me considère comme telle. Et ça m’a fait encore plus mal de l’avoir déçue. Cette fille, je l’apprécie énormément et l’admire. J’ai l’impression qu’elle a tellement confiance en elle, qu’elle est indépendante, presque indestructible. Et moi je me sens si insignifiante. Fragile. Inutile. Petite. Alors, que quelqu’un comme elle ait pu me considérer comme une amie, même sans que je n’en ai trop conscience, et que je l’aie déçue, ça me tue. Mon ventre se tord en y repensant, et ça n’est pas une image. J’ai presque envie de vomir tant je m’en veux.

Le temps va passer, un peu. Et ça ira mieux. J’espère.
Peut-être que j’oserai revenir vers elle, lui parler. Lui montrer l’article. L’ajouter au cercle très restreint de ceux qui connaissent dans la vie et sur le blog.
Lui faire confiance. Comme une amie ferait confiance.

Alors, s’il vous plaît, ne m’envoyez pas de mots gentils comme vous savez si bien le faire quand ça ne va pas. Je ne le mérite pas. J’ai juste complètement merdé, et mérité tout ça. Peut-être que c’est l’électrochoc qu’il me fallait pour me sortir de cette médiocrité permanente et me battre un peu, arrêter de me plaindre, me complaire dans mon nuage. Peut-être que c’est ce qu’il me fallait pour serrer les dents un peu plus et aller affronter la vie, là, dehors, plutôt que de rester en tête à tête avec ma maladie.

Les amis

Les amis, quand tu as du mal à marcher, ils te mettent sur une couverture et te tirent pour que tu puisses tout de même te promener dans l’internat. Au début, tu ne sais pas trop si ça va fonctionner, leur truc. Mais eux ils rient et leurs sourires te redonnent confiance : tu grimpes sur la couverture qu’ils ont posé sur le sol. Puis, tout de même, tu t’accroches alors qu’ils commencent à avancer, chacun tirant un coin ; tu dois rester penchée en avant pour ne pas perdre l’équilibre, même si tu es assise. Et tu glisses, tu glisses dans le couloir de l’internat sous le regard médusé des autres élèves et des surveillantes. Et toutes les deux, même pas essoufflées, elles rient tout en te promenant ; et toi, un peu émerveillée, tu te rends compte que tu en as de la chance. Mais pour de vrai, cette fois, pas comme cette chance là.

Les amis, quand tu ne peux pas aller manger, ils te ramènent de la nourriture qu’ils ont pris de leurs propres plateaux. Et, chaque midi, chaque soir, tu te retrouves avec une table de chevet qui déborde de victuailles : pains, beurre individuels, yaourts nature, sucrés, aux fruits, à la vanille, mousses au chocolat, beignets, parts de gâteaux… Une fois, les filles m’ont même ramené une petite assiette avec le dessert du jour : boule de glace, gingembre confit et beignet de pomme ; et elles avaient dû traverser la moitié du lycée avec, l’air de rien. L’autre jour, je leur ai dit que j’avais deviné pourquoi elles faisaient ça : en fait, je suis une divinité dont elles ont peur, alors elles me font des offrandes pour gagner mes faveurs. Ça les a bien fait marrer.

Les amis, quand tu ne peux pas descendre pour aller au club écriture, ils font monter le club à toi. Tous les mardis soir, on a un rendez-vous bien spécial : nous sommes une dizaine à nous retrouver pour écrire, lire et discuter, rire. Mais, ce mardi soir là, je n’a pas pu descendre les deux étages qui me séparent des salles de cours pour les rejoindre, mon genou droit menaçait de lâcher et le gauche n’allait pas bien non plus. C’est sûr, j’étais un peu triste, mais on ne pouvait rien faire, alors pourquoi perdre son temps à pleurer ? Cinq minutes après que la sonnerie ait annoncé le début de l’étude, une amie est venue me chercher dans ma chambre et m’a aidé à marcher jusqu’au -grand- palier du deuxième étage. Tout le club était assis là, par terre sur le carrelage, juste pour que je puisse participer aussi. J’ai eu envie de tous leur faire un grand câlin, mais mes genoux n’étaient pas trop d’accord. Alors je me suis juste assise, et j’ai passé le meilleur club d’écriture de ma vie !

Les amis, quand tu as mal, ils ont mal avec toi. Même si, là, je ne suis pas trop d’accord. Ils ouvrent la porte de ta chambre tout doucement, pour ne pas te réveiller si jamais tu dors. Puis, si tes yeux sont ouverts, et qu’ils le voient, parce que souvent les rideaux sont fermés, ils débarquent. Et, invariablement, te demandent comment tu vas. Tu essaies presque toujours de minimiser un peu, pour pas qu’ils aient trop de douleur à porter, tu essaies toujours de trouver les points positifs de la journée pour les faire sourire. Mais ça ne fonctionne pas à chaque fois. Alors, ils te font un sourire un peu triste, s’asseyent sur le bord de ton lit pour te raconter leur matinée, pour te décrire les derniers exploits des autres lycéens. Quand ils voient que tu es trop fatiguée, ils te laissent te reposer et te disent quand ils reviendront. Et partent avec un peu de ta douleur. Ça ne doit pas être facile, d’être ton ami.

Les amis, c’est mignon, mais parfois c’est un tout petit breton. Quand ils font l’appel avec la surveillante, ils ouvrent la porte très délicatement, sans faire un bruit, regardent si je suis dans mon lit puis murmurent : « c’est bon, elle est là ». Puis ils referment la porte avec lenteur, ôtent leur main de la poignée avec mille précautions pour ne pas me réveiller. Et, une fois qu’ils ont fait ça, se mettent à rire, à s’interpeller et à chanter à voix haute. Ben oui, la porte est fermée. Mais c’est fait de manière tellement innocente que c’est mignon, très mignon.

Mes amis, ils sont tout de même vachement chouettes.

(Et vous, vous êtes chouettes également, parce que vous avez toujours des mots gentils et remonteurs de moral à m’offrir. Alors, ce billet, il est un peu pour vous, aussi.)